Stay Hungry, Stay Foolish

The Rach3

In Uncategorized on December 14, 2011 at 9:38 am

Il était grand temps que je m’y mette. Que j’écrive à son propos. Ce sera en français, à défaut d’atteindre une plus petite audience, car j’aurai cette fois-ci besoin de ma plus large et diverse palette de nuance pour parler de celui qui m’a accompagné depuis tant d’années pour le pire, comme pour le meilleur. Nous ne parlons donc bien évidemment pas d’un être humain mais d’un de mes concerto favoris. Le Concerto pour piano en ré mineur de Rachmaninov ou le “Rach’3” pour les intimes.

Il me semble néanmoins judicieux de débuter cet article en replaçant le concerto dans son contexte socio-historique. Serguei Rachmaninov est né en 1873 en Russie, il étudie au conservatoire de Saint Petersburg sous l’aile de Nikolaï Zverev, ami de Anton Rubinstein et de Tchaïkovski que Rachmaninov rencontrera plus tard; il lui dédie notamment son Trio élégiaque n° 2 en 1893. Il commence à écrire très jeune et à 20 ans entame une brillante carrière de virtuose, pianiste et compositeur. Après l’échec de sa première symphonie en 1897, Sergei tombe dans une grave et sombre dépression dont il ne sortira que quatre ans plus tard grâce à l’énorme succès du concerto pour piano numéro 2. Comme beaucoup de virtuoses et de génies, Rachmaninov avait une personnalité naturellement angoissée: il est non seulement constamment dans le doute de son inspiration mais est surtout très rarement satisfait de son travail: son premier concerto pour piano de 1891 sera remanié vingt-six ans plus tard, en 1917 au point de pouvoir considérer ces deux versions comme deux œuvres distinctes.

Les quinze premières années du xxe siècle seront pour lui quinze belles années pendant lesquelles il vivra une vie heureuse et aisée; il deviendra aux cours des années  1904 à 1906 directeur des représentations lyriques du théâtre Bolchoï. C’est durant ces années de gloire et de création que Rachmaninov écrit le troisième concerto pour piano. C’est ainsi qu’il part en 1909, à 36 ans pour sa première tournée aux Etats-Unis. C’est alors que la révolution bolchévique de 1917 le pousse à quitter sa chère Russie natale.  La deuxième partie de sa vie est, à mes yeux, un peu moins intéressante puisqu’ il avait composé toutes ses œuvres publiées, avant 1917 à l’exception de six d’entre elles. Il ne composera à nouveau qu’en 1926.  De plus, en 1931, sa musique est bannie en Russie, comme représentant «l’attitude décadente des classes moyennes», et comme « spécialement dangereuse sur le front musical dans la présente guerre des classes ». Elle est, cependant réhabilitée dès 1933. L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale l’empêche de rentrer en Europe. Il meurt en 1943, à l’âge de 69 ans, à la suite d’un cancer du poumon, dans sa grande maison sur les hauteurs de Beverly Hills. Rachmaninov est un compositeur intemporel, c’est une certitude, mais il était  aussi connu pour avoir une virtuosité technique incomparable comme pianiste avec une clarté des notes, un taux d’erreurs exceptionnellement bas et une précision du geste et du rythme rarissime. Il fut d’ailleurs un incroyable interprète de Chopin. On raconte qu’il était capable de retrouver d’oreille une œuvre entendue seulement une fois, et rejouer, même des années plus tard, un morceau qu’il avait déjà interprété grâce à une mémoire hors du commun.

Le Concerto 3 a été composé l’été 1909 avant le voyage aux Etats-Unis, dans le cadre paisible de la propriété de campagne de sa famille, Ivanovka. Le concerto est joué pour la première fois le 28 novembre 1909 par la Société symphonique de New York avec Walter Damrosch. L’œuvre est redonnée quelques semaines plus tard sous la baguette de Gustav Mahler. Bien qu’on pourrait penser le contraire, c’est une œuvre de commande, faite à l’intention du public américain, et non pas une œuvre personnelle, bien qu’elle porte indéniablement la marque de son auteur. Le concerto a été écrit en seulement 4 mois, la composition fut assez pénible car Rachmaninov était contraint par la pression du délai. L’histoire raconte qu’il n’aurait même pas eu le temps de travailler la pièce en Russie et dès lors emmèna un piano silencieux sur le bateau pour les Etats Unis sur lequel il s’entraine inlassablement nuits et jours.

On comprend rapidement que le morceau est au carrefour des deux superpuissances: tantôt calme et mélodieux, baigné de nature, on s’imaginerait presque dans sa campagne Russe; tantôt superbe, puissant et conquérant comme l’Amérique du début du 20ième en pleine explosion économique.  On retrouve des figures de style qui se confrontent et s’entrelacent, on ressent une saveur poétique harmonieuse, bientôt renchérie par d’incroyables ornements et d’intenses dialogues entre le piano et l’orchestre.

Ce n’est pas par hasard que le Rach3 est autant adoré et admiré. C’est l’un des plus longs du répertoire classique – près de 45minutes, comparé à un petit 30min pour le Concerto2 de Chopin – et sans aucun doute le plus difficile et le plus technique de tous les concertos. La partie pianistique est la plus redoutable, comme illustré par ces quelques amusantes anecdotes. Le New York Herald rapporta le lendemain de la première: «Monsieur Rachmaninov fut rappelé plusieurs fois par le public qui insista pour qu’il rejoue, mais il leva ses mains par un geste signifiant qu’il était d’accord pour rejouer mais que c’étaient ses doigts qui ne l’étaient pas. Ceci fit beaucoup rire le public qui, à ce moment-là seulement, le laissa partir !» Le concerto avait été écrit à la base pour Josef Hofman, incroyable pianiste, qui le refusa expliquant que «ce n’était pas pour lui » et évoquant la grande difficulté de la pièce. Arthur Rubinstein l’appelait  aussi «Le Concerto éléphant». Enfin, le pianiste Gary Graffman, professeur de nombreux virtuoses, tels Lang Lang ou Yuja Wang, déclara, lui, qu’il regrettait de n’avoir pas joué ce morceau plus jeune, lorsqu’il ne connaissait pas encore la peur, se sentant désormais incapable de le jouer correctement.

Le concerto suit la structure classique en trois mouvements :

Premier mouvement : Allegro non tanto

« Le premier thème de mon Troisième Concerto n’est emprunté ni au chant populaire, ni à la musique d’église. Il s’est tout simplement composé lui-même  (…) je ne pensais qu’à la sonorité. Je voulais chanter la mélodie au piano… et lui trouver un accompagnement adéquat… Rien de plus ! »

C’est en ces termes que Rachmaninov décrit le commencement de son concerto. Un début assez ample et simple, 8 notes au piano, soutenues par les cordes et les vents. 8 notes qui résonnent dans nos têtes aussi naturellement que le pampampampam de la symphonie5 de Beethoven. Le Concerto débute dans une calme et sereine promenade rurale ou maritime. Ce thème est reprit tout au long de l’œuvre en divers endroits de la composition.  Ce passage de virtuosité s’achève en silence, alternant de nombreuses modulations.

Second mouvement : Intermezzo

Le Second mouvement est à son habitude beaucoup plus lent. Certains éprouvent un certain scepticisme vis à vis des seconds mouvements car ils ont tendance à endormir leur auditeur. C’est ici que réside tout le génie de Rachmaninov: bien que son deuxième mouvement serve tout à fait sa fonction, à savoir d’intermède, il est d’une émotion  si considérable qu’il garde tout à fait l’attention du publique. Un long thème est énoncé par l’orchestre, dramatique et sombre. Le ton est presque funèbre mais rythmé de temps à autre par la reprise du thème original sous forme de variations. Tout au long de cet intermède, le temps s’étire, le soliste redouble de virtuosité puis le temps s’étire à nouveau.

Le passage au troisième mouvement est un moment particulièrement fantastique où l’on passe d’une mélodie lente et lyrique à la nervosité des premières notes du troisième mouvement.Comme si le deuxième mouvement, par son long et très beau  dynamisme ne servait en fait que d’intermède à l’extraordinaire frénésie rythmique et trépidante du dernier mouvement. Rachmaninov a choisi de ne pas faire de coupure entre les deux mouvements.

Troisième mouvement : Alla breve

Le troisième et dernier mouvement  s’ouvre donc par une chevauchée pianistique, on assiste à un terrible duel entre le soliste et l’orchestre. Ce mouvement est rythmique, doté d’un élan et d’un dynamisme hors du commun. Broderies virtuoses, phrases langoureuses, les changements sont soudains mais ce concerto époustouflant se clôt de la manière la plus brillante avec un orchestre jubilatoire et triomphant.  Rachmaninov nous offre un très puissant dernier mouvement grâce auquel il porte véritablement son concerto au sommet, aux cieux.

C’est une œuvre magistrale, d’une beauté saisissante, d’une grave profondeur; un mélange de poésie et de spectaculaire. C’est une réussite orchestrale complète, entière et absolue. C’est pourquoi tous les talentueux musiciens tentèrent leur chance. Le morceau a été d’ailleurs redécouvert par un grand nombre de pianistes notamment Evgeny Kissin, Boris Berezovsky, Vladimir Ashkenazy ou encore la jeune passionnée  Buniatishvili. Néanmoins, seul un seul homme se l’appropria complètement.

A mes yeux, Vladimir Horowitz n’a pas encore été égalé dans le monde de la musique classique, en tous cas pas dans l’interprétation de Rachmaninov. Son interprétation du Concerto 3  au Avery Fisher Hall à  New York en 1978 est sans doute la plus convaincante de toutes. Rachmaninov-meme considérait Horowitz comme le pianiste qui avait le mieux saisi ses œuvres. Il est dirigé par  Zubin Mehta, le plus important chef d’orchestre de sa génération. Horowitz a alors 75 ans et c’est son dernier enregistrement de Rachmaninov.

Horowitz est lié à ce concerto tout d’abord car il était intimement lié à Rachmaninov lui-même. En effet, ils se rencontrèrent en janvier 1928, par le représentant de Steinway, Alexander Greiner, dans la cave du Steinway Hall (57th Street), quatre jours avant un concert d’Horowitz. Rachmaninov aurait dit à Greiner : « Mr. Horowitz plays my Concerto very well. I would like to accompany him. »  Rachmaninov avait 55 ans et depuis quelques temps il avait beaucoup entendu parler d’un jeune, flamboyant pianiste qui avait crée une fureur à Leningrad avec ses 23 récitals en une saison. Horowitz, ne comprenait pas trop ce qui lui arrivait, celui qu’il décrivait comme le dieu musical de son enfance, son idole désirait l’accompagner dans son propre concerto. Ce fut une rencontre qui bouleversa autant Horowitz que Rachmaninov. Ce fut le début d’une grande amitié mais aussi d’un échange musical de génie. Les deux mélomanes se suivent, s’écoutent, se critiquent, s’admirent. Il jouent souvent l’un pour l’autre et les rares personnes qui ont eu droit au privilège de les voir ensemble en parlent comme de l’expérience la plus mémorable de leur vie musicale .

Rachmaninov, Walt Disney et Horowitz en 1942 à Hollywood.

Horowitz aurait d’ailleurs stipuler à son agent qu’il devait être autorisé à annuler ses représentations si Rachmaninov jouait à New-York. De la même manière, Rachmaninov était toujours présent aux concerts d’Horowitz et était le dernier à quitter la salle. Les deux hommes entretenaient une certaine complicité due aussi à leur origine et leur parcours. Ils ont tout deux quitté leur pays, l’un l’Ukraine et l’autre la Russie, pour les Etats-Unis. Donc malgré leur attachement aux Etats-Unis ils ressentent tout deux cet impression de déracinement. Alors que Rachmaninov ne peut pas rentrer voir sa fille qui habite en France à cause de la guerre, la fille de Horowitz se suicide. Je les vois comme deux hommes finalement assez austères et discrets malgré l’appel d’un public toujours plus large, très loin des pianistes de notre génération qui ne demandent qu’à être médiatisés. Horowitz, fort affecté par la mort de son père et de ses deux frères, était atteint par de graves traumatismes et interrompit volontairement sa carrière plusieurs fois pour cause de profondes dépressions.

Un tel talent est souvent difficile a contenir. Certaines oeuvres ont aussi  eu tendance a rendre les musiciens fous, obsédés par la perfection et l’harmonie de leur interprétation. C’est d’ailleurs le sujet du film Shine qui raconte la vie de David Helfgott, pianiste australien né à Melbourne, qui, dès son plus jeune âge, fit preuve de dons exceptionnels. Durant un examen-récital, a la fin de sa parfaite interprétation du concerto3, il s’effondre et tombe dans une longue dépression nerveuse qui durera plus de 10 ans. Malgré un retour incroyable et un succès fou, il est encore aujourd’hui gravement affecté par des troubles psychiques.

Voici, selon moi  enfin, les moments les plus forts de cette fameuse représentation au Avery Fisher Hall  

–          9’30’’ jusque 10’15’’, encore une fois on est en crescendo, la tension monte et ca va de plus en plus forte. Horowitz est tout à fait dedans et en parfaite coordination avec Mehta

–          28’13’’ : la fameuse transition du second mouvement qui dure tout juste 1min jusque 29’13’’

–          Et enfin, 41’03’’jusqu’à 41’45 et Horowitz qui lâche tout à fait prise pour lever ses mains afin d’exprimer la force de ce moment. Durant cet intervalle, ses mains vont tellement vite qu’on a du mal a le suivre, il fait d’ailleurs à ce moment là quelques fausses notes mais ca n’a absolument aucune importance, elles sont maintenant presque intégrées dans le concerto. C’est un moment d’une grande intensité.

–          La toute fin 43’05’’ est toujours agréable à regarder pour voir un peu l’atmosphère qui régnait dans la salle et le regard que se jettent Mehta et Horowitz avant de se remercier est emblématique de l’importance qu’a eu Horowitz dans l’interprétation de cet oeuvre. Mehta est encore jeune, Horowitz le joue pour la dernière fois. Je pense qu’ils savent tous les deux qu’ils viennent de faire l’Histoire.  C’est selon moi, un des plus incroyables duos de la musique classique et c’est un échange formidable.

C’est ici que je clos cet article. Je l’ai écrit d’une traite, je me suis lancée … Qui sait ? Peut être que dans 4 mois je sortirai un bouquin. Merci a celle ( je n’ose pas dire ceux) qui a terminé cet article. J’espère que ça vous a juste encouragé à découvrir Rachmaninov un peu plus et les merveilles du Romantisme Russe. Je ne pourrais pas vivre sans. Chaque écoute est une nouvelle expérience et je souhaite cette sensation à tout le monde.

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